Le cinéma, un art de la complexité

Cet ouvrage est composé d’articles et inédits de Edgar Morin sur le cinéma pendant la période 1952-1962  [1]. Ces textes, collectés, édités et présentés par Monique Peyrière et Chiara Simonigh, représentent un débat autour du cinéma et de la culture populaire et leur mise en valeur dans la compréhension de la réalité sociale. Ils sont un aperçu de la pensée « ouverte » de Morin à la fois sur la communication, la sociologie, la théorie cinématographique et l’interculturalité.

Ici l’auteur élabore sa pensée à travers une exploration des « mondes imaginaires qui nous habitent », cela nous permettant également d’élaborer une pensée du social et en particulier, comme le souligne Morin, de voir dans le cinéma « toute la sensibilité esthétique nouvelle ». L’importance du cinéma dans la pensée de Morin  [2] démontre l’intérêt qu’il porte à la compréhension de l’homme et de la société, car le medium cinéma est révélateur d’une double action : celle de faire percevoir et de donner à voir. C’est par ce fait, que les spectateurs sont ainsi insérés dans un type d’expérience proche du rêve et leur participation, par conséquent, représente une disposition active  [3] comme on peut le comprendre, par exemple, à travers la première partie de cet ouvrage, « Catharsis/Mimésis/Psychosis » mettant aussi l’accent sur la force de l’imaginaire. Ces « complexes de l’imaginaire » (pp. 90-104) relèvent alors d’une théorie de la complexité qui englobe le processus de projection, d’indentification et de transfert, déterminant ainsi la « vie imaginaire ». Morin montre bien de quelle manière notre vie pratique est en effet irriguée par les diverses activités imaginaires diffusées et projetées par le développement de la mass culture et ses techniques, cela favorisant également la propulsion d’un complexe affectif se basant sur les structures magiques et empirico-rationnelles (pp. 91-98). Ici, par exemple, on pourrait bien comprendre l’activité symbolique de la star (pp. 215-231), cette « liturgie stellaire » – thème auquel, n’oublions pas, Morin a consacré une des études désormais pionnières  [4] – contaminant notre univers social à travers un « mouvement profond des masses vers une individualité nouvelle et les exigences de cette individualité se concrétisent dans un nouveau système de rapport entre le réel et l’imaginaire » (p. 231). Le cinéma contribue alors, via les images et montages à projeter vers le spectateur, des nouveaux mythes et déesses qu’il intègre mentalement à travers l’identification. Dans ce processus, subséquemment, on signale que l’imaginaire est un « imaginaire réaliste-sentimental qui imbibe la vie quotidienne » (p. 103) et qu’il nous permet ainsi de comprendre des phénomènes de notre vie sociale.

La contribution de Morin affirme avec force que le cinéma (mais au sens plus large il faudra dire les médias en général) est à considérer comme un instrument méthodologique et un objet d’étude dans les sciences sociales et cela conduit également à régénérer la pensée, à faire penser ; car le cinéma est « le reflet de toutes les multiplicités humaines, il est un miroir d’humanité et ce miroir d’humanité est l’invention intégrale de l’humanité, un phénomène humain total » (p. 114). Belle expression qui fait émerger le cinéma comme qualité de la vie humaine ! Cette anthropologie-sociologie du cinéma proposée depuis longtemps par Morin, affecte alors le cadre de notre vie quotidienne où l’on peut voir le cinéma comme une forte présence avec une incidence profonde dans la vie quotidienne. Et à travers cela on arrive à en comprendre les mystères, la magie car en effet : « le cinéma est dans la vie quotidienne (…). L’anthropo-sociologie du cinéma est inconcevable sans anthropo-sociologie de la vie quotidienne » (p. 116) ; et en même temps on peut observer que le cinéma est une expression de la nature humaine, du devenir de l’homme et sa propriété intrinsèque est celle de « présenter une subjectivité (aux rêves, aux mythes) objectivée, une objectivité (les décors, la nature, les êtres) subjectivée (…). Le propre du cinéma est d’offrir une conjonction totale et inextricable du technique, du magique et de l’esthétique » (p. 118).

Il ne faut pas oublier que pendant longtemps une partie des sciences humaines et sociales a refoulé l’imaginaire, la magie, les mythes de la structure de la pensée et de la compréhension du monde et que dans la pratique de la vie quotidienne il y a tendance à séparer la vision rationnelle de celle magique du monde. Il faut reconnaître pourtant qu’une anthopo-sociologie du cinéma, grâce à la richesse de la contribution de Morin, redonne force et vigueur à ses structures magiques, du rêve, des mythes et fantaisies car « la sensibilité magique est un univers anthropologique (…) C’est la qualité magique qui est la qualité filmique » (p. 129).

Si le cinéma est une lanterne magique nous permettant de parcourir le monde, alors il est évident de le considérer comme un outil de connaissance, un instrument méthodologique nous permettant une exploration psycho-anthropo-sociologique de la société et de ses traits microsociologiques. La proposition de Morin est alors celle d’une « approche multiforme du cinéma » et cela nous conduit à voir le cinéma comme une sorte de prolongement de la nature humaine et, en même temps, comme expression donnant du sens à la réalité du présent.

Cet ouvrage qui présente le cinéma comme art de la complexité, est composé d’une profondeur d’analyse tout au long de ses cinq parties qui composent sa structure ; une structure pensée, comme l’on peut lire dans la « présentation » de Monique Peyrière et Chiara Simonigh (pp. 11-20), par couples de termes opposés et complémentaires afin de donner forme à une « pensée aporétique » (p. 18) : la partie 1 « Catharsis/Mimésis/Psychosis » accentue la relation entre imaginaire et réel et la proposition du cinéma comme méthode et forme de connaissance ; la partie 2 représente une mosaïque des « Archétypes/Stéréotypes » que l’on peut observer et scruter dans les divers films pour en bâtir une compréhension multiforme ; la partie 3 « Éros/Thanatos » nous présente les ambivalences et les aspects de l’amour, des tabous, de la mort ; une partie 4 « Bonheur/Crise » illustre des figures mythiques et le system-star ; et une partie 5 « Cinéma-essai » qui montre les étapes de l’évolution socio-historique du cinéma et l’installation d’un « cinéma-vérité », à travers la proposition de Chronique d’un été, enrichi ici par un dialogue avec Albert Memmi.

En somme ce « mare magnum » (p. 16) des divers textes de Morin présentés dans ce riche et bel ouvrage, représente un véritable instrument de connaissance nous aidant à comprendre la multidimensionalité des phénomènes sociaux via une structure de la complexité organique (un art de la complexité donc) reliant les divers aspects et facettes du monde afin de l’explorer dans sa profondeur. La pertinence des idées de Morin, tout au long de ses innombrables travaux, exprime bien une modalité d’appréhender le monde à travers ses réalités multiples tissées d’imaginaire, d’étudier l’homme et la société grâce et par le cinéma.

Comme le révèle Morin : « il me fallait étudier ce trait de civilisation, car, pour moi faire de la sociologie c’est d’abord s’intéresser à l’évolution de la société » (p. 606).

Cela démontre toujours plus l’idée selon laquelle sans passion il n’y a pas de recherche et pas de connaissance !